
Son ange gardien : Qu’est-ce qui a pris au grand patron de me fourguer un zigoto pareil ? Toujours fourré dans les bouquins, toujours hors-sol, toujours dans ses rêves, et ça vous parle d’Homère, de Cervantès, Kafka, de Flaubert, de tous ces vieux trucs qu’on ne penserait même plus à ouvrir. Et ça vous les adapte au théâtre !
Son perroquet : Homère est le plus jeune auteur, le plus actuel, de toute la littérature.
Son ombre : Et voilà, à force de l’entendre radoter, même son Zico s’y met. Tu parles de ma chance d’être collée à ce spécimen !
Jean-Claude Berutti, son ami metteur en scène : Connaissez-vous beaucoup d’écrivains qui vous poussent à lire d’autres livres que les leurs ? Moi, je n’en connais qu’un et c’est Paul.
Son fils : Aussi loin que je me le rappelle, mon père a partagé avec moi ce goût qu’il a, démesuré, pour les histoires…
Son double dans le miroir : Démesuré, on ne peut pas mieux dire ! C’est que ça vous cite à longueur de journée des écrivains qu’il prétend magnifiques. Rien qu’un exemple : vous avez déjà lu Jean Yvane ? Il insiste : il faut lire Jean Yvane.
Sa fille : Nous avons passé des heures et des heures à parler de littérature et de théâtre, nous en parlons toujours beaucoup…
Son perroquet : Je le dis et je le répète, la littérature est une forme du bonheur, et le théâtre aussi.
Le normalisateur de service : Hop ! hop ! hop ! Qu’est-ce que c’est que ce citoyen-là ? Encore un de ces élitistes ?
Moi : Oui, élitaire pour tous. C’est ce que disait le grand metteur en scène Antoine Vitez.
Le normalisateur de service : C’est quoi ce charabia ? Trop dangereux, tout ça. Faudrait penser à lui nettoyer l’intellect. Qu’il regarde comme tout le monde les jeux télévisés. Qu’il scrolle sur son téléphone. Qu’il donne son avis à propos de n’importe quoi sur les réseaux sociaux. Homère ! Je vous demande un peu…
Son éditrice : Moi, j’ai publié ses adaptations de L’Iliade et de L’Odyssée et j’en suis très fière.
Le normalisateur : On aura tout vu !
sculpture de Jean-Nicolas Craps
photo © Maja Polackova

